En ces temps de mutations accélérées, l’information apparaît sous une forme tellement envahissante qu’il n’est pas possible ni toujours permis de discriminer le vrai du faux. Les images se révèlent ne plus être garantes de vérité mais, au contraire, immédiatement suspectes. Un temps d’arrêt s’impose : comment la vérité, à considérer qu’elle existe objectivement quelque part, est-elle discernable?

En ce sens, douter signifie interrompre provisoirement le flux des contenus, remettre en cause des acquis, observer attentivement des discours qui semblent aller de soi mais se révèlent, au fond, extraordinairement idéologisés. Aujourd’hui, si le doute se réclame comme un acte de résistance de plus en plus indispensable, c’est aussi parce que le corps et l’identité s’insèrent dans des assignations de genres aux normativités aussi écrasantes que questionnables. Devant un tel constat, il importe de postuler l’indéfini volontaire comme chantier d’exploration (somatique, scénique, audiovisuel…), un lieu où tout reste à nuancer, à investir et à soumettre au doute et à l’interrogation. Comme en témoigne notamment la culture queer, cela équivaut à refuser les définitions figées, à laisser place à « l’entre », aux contrechamps mais aussi à l’hors champ écartés par les discours dominants. Douter, c’est rendre au vivant et aux récits toute leur complexité et leur richesse. Il s’agit d’un moment d’irrésolution qu’il nous appartient d’accepter ou de vouloir dépasser.

Le doute intervient aussi dans nos pratiques artistiques et médiatiques : il suspend le contrat de crédulité face aux contenus et permet d’identifier les ressorts du pouvoir du visuel. Une prise de conscience pouvant se produire lors de notre rencontre avec une œuvre plastique, aussi bien qu’au cours d’une expérience immersive dans la réalité virtuelle ou un jeu vidéo. À l’ère du numérique, ce recul complexifie la conception de l’authenticité et favorise la perception du potentiel effondrement des discours préconstruits relevant de l’utopie, de la dystopie, tout comme de l’anticipation, vis à vis d’enjeux technologiques, socio-politiques ou environnementaux parmi tant d’autres. La manifestation du doute se traduit ainsi en un outil de la pensée critique, une méthode profondément liée à la modernité philosophique cartésienne du XVII ème siècle, bien que cette dernière visait à écarter l’incertitude au profit d’une métaphysique du sujet et de la subjectivité certaine, claire et distincte. Ce raisonnement s’applique tout autant dans nos rapports aux technologies où les images de synthèse ne cessent d’altérer, de transformer et de façonner notre conception de la réalité, si bien qu’il devient impossible de déterminer s’il s’agit d’un progrès ou, au contraire, d’une brisure de nos liens au monde. Le doute ne décrit donc pas seulement une intuition spontanée, un profond désaccord, un vecteur de soulèvement ou un courant philosophique traditionnellement rattaché au scepticisme : il constitue également une matière première inépuisable, un postulat visuel en devenir, qui impulse un acte de création émancipateur face à ce qui est préconçu. Dans cette perspective, certain.e.s artistes privilégient depuis longtemps les principes de l’essai où l’inachevé, la perfectibilité et l’hypothèse priment sur le jugé définitif et la certitude.

Enfin, la mémoire est ce lieu où le doute se manifeste peut-être sous son apparence la plus fragile, intime et vulnérable. Qu’elle soit individuelle ou collective, fidèle aux événements, passés et présents, ou teintée d’inexactitudes, constituée de lacunes involontaires ou d’oublis délibérément administrés, la mémoire est sans cesse amenée à se confronter au doute. À cet égard, les œuvres entretiennent un rôle décisif dans l’élaboration du souvenir, dans son pouvoir d’ancrage parfois contestable dans l’Histoire commune, comme par sa capacité de réhabilitation.

Dans cette continuité, les images se doivent d’affirmer leurs fonctions plurielles, entre artifices et témoignages. Elles s’avèrent être de véritables outils de la pensée et du dessillement nous apprenant à mieux douter.

Ce sont là autant de questionnements que nous voudrions voir abordés (sans s’y restreindre) lors de ce colloque aux multiples champs disciplinaires (histoire de l’art, cinéma, jeux vidéo, arts de la scène…). Considérant les nombreuses avenues de réflexions possibles autour de la notion du

doute, les communications proposées pourront s’inscrire dans l’un ou plusieurs de ces quatre axes, sans y être pour autant circonscrites :

- Identité/ corporalité
(culture queer, corps (dé)matérialisés, matière numérique, glitch, art expérimental, performances intermédiatiques...).

- Récits alternatifs
(remise en doute du discours dominant par la parole des autochtones et des minorités, activisme artistique...).

- Actuel/ Virtuel
(dispositifs de réalité virtuelle, images subliminales et suggérées, musée imaginaire, technologies médiatiques, œuvres et jeux immersifs...).

- Vrai/ Faux
(incertitude, scepticisme, paranoïa, effets spéciaux, authenticité, original/copie...).

Nous invitons les étudiantes et étudiants des cycles supérieurs ainsi que les professeurs-es, chercheurs-euses et professionnels-les de musées, de tous les horizons disciplinaires, à soumettre une proposition de communication (environ 300 mots) avant le 3 juillet 2019.

Les propositions en recherche-création sont également bienvenues. Pour nous transmettre votre proposition, vous devez remplir le formulaire prévu à cet effet et nous le retourner à artsmedias.udem[a]gmail.com

Veuillez noter que certaines communications pourront être sélectionnées pour publication par le comité des actes du colloque. Pour toute question concernant le colloque, vous pouvez nous écrire à la même adresse.


Fichiers attachés