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2015 Appear and Disappear: Art and its Lost Objects

Déplacer à Paris « tout ce qu’il y a de beau en Italie ». Un récit logistique au service du Directoire (1796-1797).

Chanelle Reinhardt

Université de Montréal

Abstract

In his Lettres à Miranda (1796), Quatremère de Quincy takes a stand against the displacement of masterpieces seized by the French army under Bonaparte’s command, during the first Italian campaign (1796-1797). The publication of these letters provoked a brief but fierce debate over the legitimacy of the enterprise. Despite the controversy, the Directoire went forward with the plan. Between July 1796 and August 1797, three large convoys filled with precious objects left Italy to begin their journey to France. This paper focuses on the journey of the seized objects as depicted by the press. How did the newspapers contribute to the staging of the enterprise? We will discover that the issue of political legitimacy is in this case, strongly intertwined with the logistical feat of moving the precious and fragile cargo over a great distance.


Déplacer à Paris « tout ce qu’il y a de beau en Italie ». Un récit logistique au service du Directoire (1796-1797).

Dans le journal le Moniteur universel du 5 mars 1797, à la fin de la Première Campagne d’Italie (1796-1797), une lettre de Bonaparte adressée au Directoire (1795-1799) est publiée. De Tolentino, il écrit : « La commission des savants a fait une bonne récolte […] ; cela sera incessamment expédié à Paris. Cela joint à ce qui sera envoyé à Rome, nous aurons tout ce qu’il y a de beau en Italie […] » (1797, 657). Envoyer à Paris « tout ce qu’il a de beau en Italie » est la concrétisation d’un rêve tenace, celui de faire de Paris la nouvelle Rome (Mainardi 1989), c’est-à-dire le centre politique et artistique de l’Europe1. À peine un mois après le déclenchement de cette campagne militaire qui débute le 11 avril 1796, une commission composée de six experts2 est créée et nommée Commission pour la recherche des objets de sciences et arts dans les pays conquis par les armes de la République. Accompagnant les armées, les commissaires sont chargés de sélectionner les objets jugés dignes d’intérêt pour la France3. La liste des objets d’art choisis est longue et prestigieuse (Blumer 1937) : le Laocoon, le Torse du Belvédère, le Saint Jérôme du Corrège, la Transfiguration de Raphaël, pour n’en nommer que quelques-uns. Une fois la sélection complétée, il faut « extraire » les œuvres et surtout les « faire passer sur le territoire de la République » (Correspondance de Napoléon 1er 1858, 300). Un tel déplacement comporte son lot de défis et représente

la partie la plus délicate peut-être de leur tâche […] que l’on songe à la quantité énorme des caisses […], aux dimensions inusitées et au poids considérable de certains de ces ballots, à la valeur artistique inestimable de l’ensemble; qu’on se représente ensuite les moyens de transport rudimentaires de l’époque (Blumer 1934, 222-223).

Ces objets précieux sont effectivement emballés, encaissés pour être ensuite déplacés sur des routes difficiles et chargés sur des bateaux pour rejoindre la France. Ainsi, le temps du transit, ils disparaissent temporairement. Parlant du déplacement d’images dans le contexte étasunien du 18e siècle, l’historienne d’art Jennifer L. Roberts rappelle ce qu’implique un tel processus : « it withdrew the picture from its normative conditions of visibility and aesthetic distinction, entombing it temporarily in a box or crate […]. Every moving picture, in short, was subject to the inconvenience of ‘having to pass through the worldʼ » (2014, 1). Dans l’intervalle, entre leur disparition et leur réapparition, les journaux français prennent le relais et contribuent à mettre en récit le chemin parcouru par ces objets. C’est précisément sur cette dimension moins traitée des saisies opérées en Italie – le déplacement et ses enjeux logistiques tels que présentés par les journaux – que portera notre réflexion4. S’y imbriquent la légitimité politique et la réussite technique, cette dernière étant compromise par le parcours d’une importante distance ainsi que par la fragilité du précieux chargement. C’est donc dire que les défis techniques ainsi que les dangers liés au déplacement sont mis au service du récit politique.

 

Mise en contexte

C’est en 1794, dans les régions rhénanes et ensuite en Belgique, qu’une véritable politique de saisies prend forme durant la Révolution française avec des agences « d’extraction et d’évacuation », ancêtres des commissions de recherche, créées par le Comité du Salut public sous Robespierre. Le cas de l’Italie présente toutefois une nouveauté majeure : les saisies d’objets font dorénavant partie des clauses inscrites dans les armistices et les traités. Dans les premiers armistices signés au mois de mai 1796 avec le duc de Parme et le duc de Modène, une clause précise que 20 tableaux, « au choix du général », doivent être remis, en plus d’une contribution en argent et en chevaux. Signé avec le pape, l’armistice de Bologne, qui est formalisé l’année suivante par le traité de Tolentino, est le plus important de ces traités ; 100 objets d’art doivent être remis, en plus de 500 manuscrits (Saunier 1902 ; Quynn 1945 ; Boyer 1968). Ce qui dérivait du droit naturel de guerre et de conquête devient, avec l’innovation de Bonaparte et du Directoire, de l’ordre du droit contractuel, les saisies étant désormais faites, non en toute moralité, mais du moins en toute légalité diplomatique, parce que scellées par un traité.

La valeur légale nouvellement donnée aux saisies n’empêche pas une remise en cause du fondement moral de l’entreprise. Une virulente polémique éclate, entre juin et août 1796, sur la légitimité du transfert de ces objets d’art, une polémique brillamment retracée par Édouard Pommier (1991). Pommier recense une quarantaine d’articles de journaux dans lesquels différentes personnalités prennent part au débat durant cette courte période. La majorité des articles reprend les arguments véhiculés par le pouvoir : non seulement le transfert est jugé légitime, mais il s’agirait d’un devoir pour la Nation française d’accueillir ces chefs-d’œuvre en « terre de liberté ». Est déployée toute une rhétorique de la libération. Les œuvres seraient « séquestrées » sur leur territoire actuel, voire souillées par le regard des despotes. Dès lors, « la translation en France des œuvres du génie deva[it] marquer pour elles l’entrée dans un champ visuel de qualité supérieure » (Savoy 2003, 346).

À l’opposé, parmi les voix dissidentes, la plus connue est bien sûr celle de Quatremère de Quincy (1796), qui prend position5 dans ses Lettres à Miranda sur le déplacement des monuments de l’art de l’Italie, dont la diffusion est assurée par les journaux dès juin 1796 (Pommier dans Quatremère de Quincy 1989, 12). Rappelons brièvement ses principaux arguments. Théoriste de l’in situ avant la lettre, il affirme que les chefs-d’œuvre d’Italie ont pour unique destination le cadre naturel auquel ils appartiennent6. Suivant cette idée, Rome n’est pas une ville comme une autre. Il s’agit d’un museum naturel qui

se compose, il est vrai, de statues, de colosses, de temples, d’obélisques, de colonnes triomphales, de thermes, de cirques, d’amphithéâtres, d’arcs de triomphe, de tombeaux, de stucs, de fresques, de bas-reliefs, d’inscriptions, de fragmens, de matériaux de construction, de meubles, etc., etc.  ; mais il ne se compose pas moins des lieux, des sites, des montagnes, des carrières, des routes antiques, des positions respectives des villes ruinées, des rapports géographiques, des relations de tous les objets entr’eux, des souvenirs, des traditions locales, des usages encore existans, des parallèles et des rapprochemens qui ne peuvent se faire que dans le pays même (Quincy 1989, 102).

Fait à la fois d’objets, de matière, de lieux et de sentiments, ce muséum est « inamovible dans sa totalité » (Quatremère de Quincy 1989, 101). Voilà pourquoi il est impossible de faire de Paris la nouvelle Rome. Même si elles sont importantes de par leur nombre et leur prestige, les saisies opérées par le gouvernement français ne représentent qu’un fragment des monuments de Rome et surtout, « il est impossible de transporter avec eux ce cortège de sensations7 tendres, profondes, mélancoliques, sublimes ou touchantes, qui les environnaient » (Quatremère de Quincy 1815, 57). Loin de procéder à une centralisation des arts, les politiques françaises en dispersent les plus beaux ouvrages. Pour Quatremère de Quincy, le verdict est sans équivoque : c’est une politique de destruction des arts qui se met alors en place, car « diviser c’est détruire » (1989, 100). Malgré la large diffusion de ces arguments et leur grande résonance, le Directoire ne fléchit pas. Le grand déplacement s’organise. Les saisies se poursuivent sans relâche en ces premiers mois de campagne et la polémique s’estompe rapidement. Si Quatremère de Quincy craint la destruction des arts par leur déplacement, il ne s’agit pas, dans les Lettres à Miranda, d’une destruction matérielle des œuvres. Comme nous le verrons, l’inquiétude d’une destruction concrète des œuvres soumises aux aléas du transport occupe, elle, certains journaux.

 

Le grand déplacement : la tumultueuse route des trois convois.

Les objets saisis dans les différentes régions d’Italie arrivent à Paris en trois convois distincts, respectivement en novembre 1796, en juillet 1797 et en juillet 1798. Le dernier convoi, celui venant de Rome, jouit d’une plus grande attention puisqu’il s’agit du résultat de la conquête de Rome et qu’il contient des œuvres phares, notamment la Transfiguration de Raphaël (Rosenberg 1985). Nous retracerons ici le trajet de ces différents convois8.

C’est en juillet 1796, une fois le prélèvement des objets à Bologne complété9, que les commissaires dressent un premier bilan. « Leur récolte », pour reprendre une expression récurrente des commissaires, est encaissée et emballée à Tortone : cent sept tableaux, seize dessins ainsi que des manuscrits anciens, des collections d’histoire naturelle, des antiques saisis à Milan, Modène, Parme et Bologne. La responsabilité du transfert vers Paris est donnée au citoyen Labillardière. Cet imposant premier convoi, qui compte soixante-douze caisses, quitte Tortone le 13 septembre 1796 pour rejoindre Coni dans le but de franchir la frontière par le col de Tende. Or, une fois en route, le convoi, sous lourde escorte militaire, doit faire demi-tour. Une rumeur court : certains voudraient profiter de la présence militaire réduite à Coni et de l’instabilité politique de la région (révolte des Barbets) pour reprendre la ville. C’est donc par Turin et par la voie des Alpes du Nord que le convoi doit passer, une route plus sûre, mais plus difficile. Par conséquent, vingt-trois caisses, trop volumineuses, sont laissées à Coni. Le premier convoi arrive discrètement à Paris le 8 novembre 1796.

Le deuxième convoi est constitué des objets recueillis à Modène et des caisses laissées précédemment à Coni par Labillardière. Jean-François Escudier, ancien député de la Convention, est désigné chargé de mission par les commissaires. C’est à Gênes, le 13 novembre 1796, que sont réunies les caisses surdimensionnées de Coni et les dix-huit caisses de Modène. Le 11 décembre, le convoi quitte Gênes par voie maritime pour atteindre Toulon quatre jours plus tard. Il faut toutefois attendre plus de six mois, soit le 31 juillet 1797, pour que ce convoi arrive à Paris. Ce délai excessif, qui ne plaît pas au Directoire et qui inquiète les commissaires, s’explique en partie par le volume imposant et la quantité des caisses. Escudier, préoccupé, demande que des chariots spéciaux soient construits. La traversée de la France durera vingt-cinq jours.

Le déplacement du troisième convoi, le plus important puisqu’il constitue le résultat de la conquête hautement symbolique de Rome, est amorcé suite à la ratification du traité de Tolentino. Se dirigeant d’abord vers Livourne, le convoi de Rome est divisé en quatre convois plus petits qui partent à un mois d’intervalle pour des raisons de logistique et de sécurité. Au début du mois d’août 1797, toutes les caisses de Rome sont finalement rassemblées à Livourne et elles sont surveillées par Redon de Belleville, alors consul général à Gênes. Il est chargé de superviser l’embarquement des caisses sur des bateaux qui doivent naviguer dans la Méditerranée pour rejoindre Marseille. Si, comme nous l’avons vu, les craintes d’attaque sont déjà présentes lors du premier voyage vers Paris, elles s’intensifient avec ce troisième convoi, notamment en raison de rumeurs qui veulent que plusieurs bateaux anglais se trouvent dans la Méditerranée. Redon de Belleville demande une escorte au ministre de la Marine « pour garantir ces chefs-d’œuvre d’être insultés par l’ennemi » (cité par Blumer 1934, 230). Le convoi arrive à Marseille le 15 août. Il faudra quinze jours pour décharger les navires. Les caisses de tableaux sont entreposées en magasin, alors que les caisses contenant des statues sont laissées sur le quai et gardées par des soldats.

C’est encore la voie maritime qui est choisie pour transporter le convoi de Marseille à Arles, les caisses étant trop lourdes et la route des Apennins n’étant pas adaptée. Il fallut un mois de préparatifs afin de charger les caisses sur des allèges pour faire le voyage jusqu’à Arles, via le Rhône. Le départ se fait le 7 novembre. Comme si la tâche n’était pas suffisamment complexe, des lions, des autruches, des chameaux, des gazelles et des vautours venus de Tunis pour enrichir la ménagerie du Muséum d’histoire naturelle sont joints au convoi. Une fois à Arles, le grand déménagement vers Paris est de nouveau retardé. Les commissaires sont avisés des conditions de navigation très difficiles entre Arles et Lyon, où des glaces surgissent sans avertissement. Ils doivent donc y passer tout l’hiver. Encore une fois, les caisses sont déchargées et entreposées. Les commissaires en profitent pour regrouper à Arles les objets saisis entre-temps à Venise. L’immense convoi part à la fin du mois de mars 1798. Cette dernière partie du voyage est aussi ponctuée de grandes difficultés. La navigation est longue et difficile en raison de vents contraires et du manque d’eau, notamment dans la Loire. Il est prévu que l’arrivée coïncide avec la fête de la Fédération qui a lieu le 14 juillet, mais l’occasion est ratée de justesse ; le convoi se trouve aux portes de Paris deux jours plus tard10.

 

Les journaux et l’épreuve du déplacement : entre échec possible et réussite assurée.

Comme nous l’avons indiqué précédemment, l’arrivée du premier convoi à Paris le 8 novembre 1796 n’attire pas beaucoup l’attention des journaux, eux qui se sont pourtant enflammés quelques mois plus tôt lors du débat sur le bien-fondé des saisies opposant Quatremère de Quincy et le Directoire. Cela étant dit, les saisies restent un sujet prisé, digne d’occuper régulièrement les pages des journaux, et ce, tout au long des deux années de la campagne militaire en Italie. Le plus souvent, ce sont les listes officielles énumérant les objets choisis dans les différentes régions d’Italie et des extraits de correspondances entre les commissaires et le Directoire qui sont publiés. Comme il s’agit de documents officiels, les répétitions sont fréquentes d’un journal à l’autre. Par exemple, suite à la publication de la liste des objets de Milan, on peut lire dans le Censeur des journaux du 19 juin 1796 que ces objets sont maintenant à Tortone et que « tout restera en dépôt, jusqu’à ce qu’il soit décidé quelle sera la voie la plus facile et la plus sûre » (1796, 5). Il s’agit vraisemblablement d’un extrait tiré d’une correspondance entre les commissaires puisque ce même énoncé est répété dans quelques journaux, dont L’Éclair du 13 juillet (1796, 3). Malgré son côté sériel et officiel, ce supplément d’information laisse poindre, timidement, l’arrivée du thème de la logistique et de la sécurité des convois, même en plein cœur du débat sur la légitimité des saisies.

En septembre, à la suite de la publication d’une autre liste d’objets choisis par les commissaires, le journal L’Éclair du 17 septembre y va cette fois d’un autre ton, prenant pleinement acte du caractère risqué de l’entreprise :

nous français, nous ne craignons pas de défigurer l’Europe en ravissant à Rome les restes de son antique grandeur. Je n’ajouterai qu’un mot : si dans cette imprudente translation, l’Apollon du Belvedère, l’Antinoüs, un seul de ces admirables monumens venoit à périr, quels devroient être nos inconsolables regrets? De combien de malédictions ne serions-nous pas chargés par nos contemporains et la postérité ? (1796, 4).

La question est ici lancée. Les enjeux du déplacement sont indissociablement politiques et logistiques. Si cette critique procède d’un agenda royaliste, elle s’exprime ici par le biais du caractère concret de la circulation des œuvres d’art ; leur déplacement effectif d’un lieu à un autre ajoute une dimension au débat ambiant en ce tournant du 18e siècle.

En 1797, contrairement à l’année précédente, les journaux se montrent plus intéressés par le déplacement des convois. Rappelons que le traité de Tolentino est signé en février de cette même année. Dans ce contexte, l’important retard du deuxième convoi dirigé par Escudier est à peine remarqué. C’est bien entendu le convoi de Rome qui vole la vedette. Les listes d’objets sont encore fréquemment publiées. Les départs et les déplacements des quatre convois qui composent le butin de Rome sont rapportés dans leurs moindres détails par de courtes notices fournissant, en rafale, une foule d’informations : le nombre de caisses, la route choisie, l’emplacement géographique, les conditions météorologiques, etc. Par leur constance et leur multiplicité, ces notices, qui se veulent informatives plutôt que critiques, contribuent néanmoins à créer un imaginaire du déplacement chez le lecteur, marqué par une série de relais temporels et topographiques.

Il faut dire que l’année 1797 s’ouvre sur un bref, mais marqué retour du débat sur le bien-fondé des saisies dans le Journal d’économie publique, de morale et de politique du 28 février. Roederer, homme public bien en vue, y signe un long article critique, dont le contenu rappelle les Lettres à Miranda. Avant d’exposer son argument, il lance une question empreinte de rhétorique :

Est-il sûr aussi que des mal-adresses ou des accidens, ne mutileroient pas ces richesses fragiles, dans leur encaissement et leur voyage, notamment cet Appolon composé de plusieurs pièces que Michel Ange a aidé à réunir? Mais passons sur ces difficultés ; supposons l’enlèvement et le transport de tous ces monumens très-faciles (Quatremère de Quincy 1989, 40).

En d’autres mots, il souligne le risque inhérent à déplacer « tout ce qu’il y a de beau en Italie », à savoir un affront irréparable à l’histoire de l’art et à ses maîtres — et à l’Europe. Inévitablement, l’importance conférée au convoi de Rome est à la hauteur des craintes liées à son déplacement. Le Censeur des journaux du 19 septembre affirme, après l’énumération des trésors qui se trouvent dans la collection du Vatican, qu’« il n’y a plus qu’une inquiétude, c’est de voir ces immenses richesses perdues, ou enlevées, ou altérées en route » (1796, 3). On craint les menaces extérieures, surtout celles des brigands et des Anglais, l’incompétence des commissaires et la simple mauvaise fortune. Quant à lui, le Point du jour du 19 octobre se fait rassurant en prônant plutôt l’enthousiasme. Soulignant l’engouement des « amis des arts » pour ce déplacement, il rappelle que « [l]es précautions les plus sages ont été prises pour prévenir les accidens » en ajoutant, comme gage de réussite supplémentaire, que « [c’]est le général Buonaparte qui a fait l’avance des fonds nécessaires [au déplacement] » (1796, 2).

C’est le journal la Décade philosophique qui se donne la tâche de rapporter le bon déroulement de cette délicate entreprise de translation. Ce rôle n’est pas surprenant, car la Décade, le journal des idéologues, est proche du pouvoir directorial. La fréquence des articles sur le sujet laisse cependant croire que la bienveillance du gouvernement est remise en cause dans l’espace public. Le 19 mai 1797, la Décade affirme que « plusieurs journaux ont désigné prématurément quelques-uns des objets d’arts partis de Rome. Il paraît que les précautions nécessaires pour le voyage de l’Apollon du Belvédère, du Laocoon, et de quelques-autres morceaux, n’ont pas encore permis qu’on les mît en route » (1797, 365). Un mois après, soit dans la publication du 18 juin 1797, on peut lire à la suite de la liste des objets qui composent le second convoi de Rome que « le tout est si bien emballé, disent des lettres particulières, que les voitures pourraient se renverser sans que les statues ni les tableaux reçussent la moindre atteinte » (1797, 561). Autrement dit, si la malchance devait frapper, le zèle et le savoir-faire des commissaires permettraient d’éviter le pire.

Le 8 juillet, c’est une longue lettre rédigée par les commissaires, adressée aux administrateurs du Muséum des arts, qui est intégralement publiée. Les références à l’extrême vigilance de l’équipe d’experts sont omniprésentes. On y lit de multiples fois le verbe « surveiller » ainsi que de nombreuses expressions appartenant au champ lexical de la surveillance et de la sécurité. Le sculpteur italien Mariano, qui a le mandat d’accompagner l’Apollon et le Laocoon, « ne doit pas perdre de vue ces deux objets précieux dont il a suivi l’encaissement » (Décade 1797, 84), alors que les commissaires rappellent que « c’est constamment sous nos propres yeux que les mouvemens des statues, leur encaissement, la construction des chars, et les autres travaux relatifs à la livraison des objets d’Arts ont été faites » (Décade 1797, 85, nous soulignons). Une fois les convois arrivés à Livourne, « ils sont sous la surveillance de notre Consul Belleville, dont le zèle, les lumières et l’activité inspirent la plus grande confiance » (Décade 1797, 88). Cette mise en récit « sécuritaire » de l’entreprise de déplacement des saisies de Rome prend aussi forme par l’énumération des précautions prises pour en garantir la réussite, et ce, sans aucune économie de détails :

Les statues et autres morceaux de sculptures sont placés dans des caisses de la plus grande solidité […] emballés avec de la paille à l’extérieur pour les mettre à l’abri des chocs. […] Les chars […] ont tous été faits exprès, d’une force et d’une dimension convenables au poids et au volume de l’objet […]. Chacun de nos convois forme environ douze chars, est suivi de plusieurs voitures qui portent les pièces de rechange en cas de rupture en route, et tous les agrès nécessaires pour parer à tous les accidens. Chaque char est attelé d’abord de deux bœufs forts et capables d’être maître du timon (Décade 1797, 86-87).

On retrouve, toujours dans cette lettre publiée par la Décade, une description tout aussi exhaustive pour le transport des tableaux dont les caisses « ont d’abord été goudronnées en dehors pour être à l’abri de l’humidité, puis recouvertes d’une toile cirée, ensuite emballées avec de la paille, et enfin chargées comme les caisses des statues sur des rouleaux de nattes de jonc pour les défendre des secousses » (1797, 87).

Le 7 août, la Décade publie une notice qui proclame enfin l’arrivée du second convoi de dix-sept chariots composés des objets de Modène et des caisses trop lourdes qu’avait laissées Labillardière à Coni : « aucun de ces objets n’a éprouvé de dommage » (1797, 303). En écho à la longue lettre publiée le 8 juillet à laquelle nous venons de faire allusion, la notice poursuit : « [c]ette expérience jointe aux détails que nous avons donnés sur les précautions qui ont été prises pour les convois sortis de Rome, doit rassurer les Arts » (Décade 1797, 303). Arrivé sain et sauf, ce deuxième convoi n’est pas considéré comme un évènement à part entière. Présenté ainsi, il est plutôt la preuve, une fois de plus, que le Directoire a les moyens de ses ambitions ; les objets de Rome, dont la valeur symbolique est inestimable, ne souffriront pas du déplacement. Enfin, le 6 septembre 1797, la Décade signale l’arrivée du convoi de Rome en sol français par la publication d’une autre lettre signée par les commissaires Moitte et Thouin : « nous nous empressons de vous annoncer que le plus précieux des envois de monumens de Sciences et des Beaux-Arts, est arrivé heureusement dans le port de Marseille », le convoi « est en sûreté, à l’abri des dangers de la mer, et des attaques des ennemis de la République » (1797, 493).

 

Conclusion

Nous avons vu, en retraçant les péripéties des convois, tout ce qui était perçu comme une menace : les dangers de la navigation, les routes inadaptées, les Anglais, les conditions d’entreposage, etc. Dégradation, altération voire même disparition : autant de destins tragiques possibles pour ces nombreux objets précieux en transit. Certains journaux, bien sûr souvent motivés politiquement, n’ont pas hésité à mettre en lumière cette imprévisible réalité du déplacement, ce que les géographes nomment la « friction de la distance » : « exposing [the artwork] to the risk of damage, spoilage, theft, or miscarriage and subjecting it to the contingencies of topography, seasonality, and territorial politics » (Robert 1994, 1). De nombreux articles, principalement publiés dans la Décade philosophique ont décliné les précautions qui ont été prises pour garantir le succès de ce déménagement. Se crée alors un dialogue implicite entre les journaux, qui mettent en forme un véritable récit du déplacement, entre échec possible et réussite assurée, une hésitation qui n’est pas sans créer, au final, un suspense qui alimente le jeu politique. Par cette mise en récit, les journaux contribuent à la réapparition des objets d’art dans un contexte tout en événementialité, un nouveau « cortège de sensations » pour reprendre les mots de Quatremère de Quincy ; non seulement la mise en récit ne fait pas fi des enjeux concrets liés au déplacement, elle en expose la consubstantialité politique. Au final, l’exposition des difficultés et des risques inhérents à ce voyage, loin de nuire au gouvernement, servira son discours et renforcera sa légitimité. Se montrant audacieux et compétent, le Directoire réaffirme que la France est le nouveau lieu « naturel » de ces objets précieux11. Lors de l’ouverture de la caisse contenant la Transfiguration de Raphaël le 10 août 1798, la fidèle Décade philosophique rapporte que ce tableau « a été trouvé exactement au même état où il était à son départ de Rome; état qui avait été constaté par un procès-verbal. Sa conservation était si parfaite que les personnes présentes n’ont pu retenir leurs applaudissements » (1798, 365).

Notes

  • 1

    Dans ses écrits, Giorgio Vasari (1511-1574) avance que Fontainebleau est « presque une nouvelle Rome ». Sur ce sujet voir notamment Haskell et Penny (1988, 55).

  • 2

    Gaspard Monge, mathématicien ; Jean-Simon Berthelemy, peintre ; Claude-Louis Berthollet, chimiste ; André Thouin, botaniste ; Jacques-Julien de Labillardière, naturaliste ; Jean Guillaume Moitte, sculpteur. Peu de temps après la création de cette commission, le peintre Jacques-Pierre Tinet, choisi par Bonaparte, s’ajoute à l’équipe.

  • 3

    Plusieurs articles abordent l’histoire de cette commission. Voir notamment Blumer (1934), Lubliner-Mattatia (2007), Richefort (2009). Pour une généalogie de l’idéologie qui anime ces saisies durant la Révolution française, voir Pommier (1991) qui identifie le texte de Kersaint, Discours sur les monuments publics prononcé au Conseil du département de Paris le 15 décembre 1791 comme point de départ. Sur la réaction des différents acteurs replacés, plus largement, dans le contexte politique, voir Gilks (2013). Nora Gietz (2016) offre de son côté une perspective originale, ancrée dans la « vie spatiale des œuvres d’art », à partir du cas vénitien.

  • 4

    Nous avons dépouillé les années 1796 et 1797 des six journaux suivants : La Décade philosophique, littéraire et politique ; La Clef du cabinet des souverains ; Le Censeur des journaux ; la Gazette nationale ou le Moniteur universel ; le Journal d’économie publique, de morale et de politique ; L’Éclair. L’année 1798 est bien sûr très intéressante puisqu’il s’agit du déplacement des caisses sur le territoire français dans le but d’atteindre Paris. Or, dans le cadre de cet article, notre corpus s’arrête à l’arrivée du troisième convoi en sol français.

  • 5

    En plus de ses lettres, Quatremère de Quincy lance une pétition s’opposant au déplacement. Publiée le 17 août 1796 dans le Journal de Paris, elle compte quarante-sept signataires de renom. Pour une remise en contexte, voir Gilks (2012), qui défend une thèse différente de celle de Pommier en présentant cet évènement sous l’angle de l’instrumentalisation politique des saisies par les différents acteurs, et ce malgré leur agenda parfois contradictoire.

  • 6

    Sur le thème du musée chez Quatremère de Quincy, voir Adams (2004).

  • 7

    Ce rapport entre lieux, œuvres d’art et sentiments que Quatremère de Quincy nomme « cortège de sensations » n’est pas sans rappeler, à sa manière, la notion d’aura présentée par Walter Benjamin (2000).

  • 8

    Nous puisons à même l’exhaustive description qu’en fait l’historienne M. L. Blumer (1934 ; 1936).

  • 9

    Sur les saisies à Bologne, voir le texte de Francesca Lui (2012).

  • 10

    C’est plutôt lors de la fête de la Liberté du 9 et 10 thermidor (27 et 28 juillet 1798) que les objets sont accueillis en grande pompe dans la capitale, un évènement unique connu sous le nom d’entrée triomphale des objets d’arts et de sciences recueillis en Italie.

  • 11

    Les enjeux entourant la restauration des œuvres saisies participent aussi, très fortement, à ce discours de légitimation. Savoy affirme que « de même que l’entreprise des saisies avait été justifiée par la nécessité de soustraire les œuvres du génie aux regards des tyrans, de même que le motif des restaurations devient-il pour les conservateurs français un moyen tangible de prouver leur respect des arts » (2003, 329).


Bibliography

  • Sources primaires :
  • Censeur des journaux.
  • La Clef du Cabinet des souverains.
  • La Décade philosophique.
  • L’Éclair.
  • Gazette nationale ou le Moniteur Universel.
  • Journal d’économie publique, de morale et de politique.
  • Correspondance de Napoléon 1er. 1859. Paris : Imprimerie Impériale.
  • Quatremère de Quincy, Antoine-Chrisostome. 1989. Lettres à Miranda sur le déplacement des monuments de l’art de l’Italie. Introduction et notes par Édouard Pommier. Paris : Éditions Macula. [1796].
  • Quatremère de Quincy, Antoine-Chrisostome. 1815. Considérations morales sur la destination des ouvrages de l’art. Paris : Imprimerie de Crapelet.
  • Sources secondaires :
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Chanelle Reinhardt
Université de Montréal

Chanelle Reinhardt est candidate au doctorat à l’Université de Montréal. Sa thèse, de nature monographique, porte sur  l’entrée triomphale des objets d’arts et de sciences saisis en Italie (1798). Elle détient une maîtrise en science politique de l’Université d’Ottawa où ses recherches portaient sur l’architecture dans le régime nazi. Elle est l’auteure d’un article qui s’intitule  « L’architecture des camps nazis photographiée par Karl P. Koenig » paru en 2016 dans un ouvrage collectif publié au PUL, intitulé Représentation de la violence totalitaire.