mercredi 20 novembre 2019
Local C-3061
16h00
Mot d’ouverture du comité scientifique
16h30
Penser, douter : ombres projetées
Conférence d'ouverture : André Habib
Professeur agrégé, Université de Montréal
Cette intervention cherchera par des exemples variés à poser ouvertement la question : qu’est-ce que le doute donne à penser ?
17h30
Panel 1 : (Re)construire la mémoire collective par le biais de l'archive
Présidence: André Habib
WARchive : cela n'aurait pas dû avoir lieu
Julien Toulze, Université du Québec à Montréal
WARchive est un projet qui s’inscrit dans le cadre d’une recherche-création au Doctorat de la faculté des arts de l’UQÀM et du laboratoire Homo Ludens s’intéressant aux défaillances esthétiques et comportementales dans l’univers vidéoludique. À travers une collecte d’images de basse qualité (issues de moteurs de recherche et de réseaux sociaux), des recompositions sont réalisées par la photogrammétrie de sculptures, d'architectures, de monuments dégradés ou détruits avant leurs rénovations conséquentes d’événements. La non-optimisation de ces documents, de par la diversité de leur prise de vue ou simplement de leur amateurisme, tend vers des archives corrompues. La collection de modèles architecturaux, impossibles et improbables, est intégrée dans un moteur tridimensionnel de jeux vidéo devenant alors le décor familier, mais étrange, d’une déambulation virtuelle dans lequel l’utilisateur·rice sera invité·e à s’immerger. Une alternative à la certitude d’un archivage glorieux du patrimoine.
« Je me souviens » différemment
Gabrielle Desgagné, Université Concordia
Cette présentation du phénomène de mise en valeur du patrimoine autochtone auprès de la société québécoise se situe dans un contexte socioculturel et muséal adoptant les idéaux de projets collaboratifs avec autorité partagée, d'autoreprésentation nécessaire des communautés concernées, de rapatriement participant à la guérison, et de soutien à la muséologie autochtone. Je présente mon travail de terrain avec l'équipe mixte du musée multi-nations La Maison amérindienne à Wigwomadensis/Mont Saint-Hilaire selon une épistémologie autochtone, identifiant les représentations et récits alternatifs qu'elle opère pour faire rayonner les Premières Nations. Ces récits provoquent le doute, l'ébranlement identitaire ou l'actualisation des connaissances chez un public québécois en permettant néanmoins un mode de rencontre interculturelle globalement capacitant (au sens d'empowerment) dans un espace stratégique, de sorte qu'une forme de rapatriement intellectuel s'effectue au même moment. Cette dynamique de connaissance d'autrui a le potentiel de se transposer dans la société globale.
Rendre queer les futurs quotidiens : photographies de performance de l’Image Bank et archives Morris / Trasov
Brayden Burrard, Université Concordia
Les archives Morris / Trasov disposent de 80 mètres linéaires d’œuvres d’art, d’éphémères, de cartes postales, de photographies et de correspondances de 1969 à nos jours. Le plus intéressant est la représentation des principaux événements de performance de Fluxus au Canada. En se concentrant sur la documentation de performance photographique produite par Image Bank en 1974 - une année charnière pour le réseau alors que les participants adoptaient une philosophie internationale Fluxus de l’art fusionné avec la vie - cet article s’intéresse à la photographie de performance d'Image Bank comme performativité Fluxus. La performativité de la banque d’images a créé un récit archivistique via la documentation de The Decca Dance (1974) et de la campagne M. Peanut Mayoralty (1974), qui viennent combler l’écart de l’histoire émergente de Fluxus à Vancouver. La documentation photographique de Morris et Trasov s'insère dans les archives auparavant sous-développées de scènes d'art queer canadiennes à Vancouver et à Toronto dans les années 1970, où la postérité était imprégnée dans la structure de l’expérience quotidienne par le biais des performances présentées par l’Image Bank.
18h40
Période de questions
19h00
Cocktail d'ouverture
C-2081
Inauguration de l'exposition « Fragments d'Alep »
Samy Benammar, Université de Montréal
C-3001
jeudi 21 novembre 2019
Local C-3061
11h00
Panel 2 : Rendre visible l'invisible : vers de nouvelles modalités perceptives
Présidence: Charlotte Dronier
Douter pour se réinventer : l'activisme en milieu muséal
Anne-Marie Bouchard, Musée national des Beaux-Arts du Québec
À l’instar de l’histoire de l’art elle-même, la collection du Musée national des beaux-arts du Québec s’avère peu inclusive. Qu’il s’agisse de la sous-représentation des femmes artistes, des Autochtones et des personnes issues de la diversité dans les collections muséales, ou encore de leur représentation stéréotypée comme sujet des œuvres : le même constat revient sans cesse. Le regard et la trajectoire typique de l’homme blanc demeurent un étalon de mesure pour juger de la valeur de tous les Autres. La présente communication présentera quelques-unes des stratégies expographiques et éditoriales de l’exposition 350 ans de pratiques artistiques au Québec, empruntant au curatorial activism et au musée transparent, employées pour questionner la posture, historienne et sociale, de notre musée et notre relation à notre public.
Sortir de l'« oculocentrisme » et pratiquer la pensée comme une activité corporelle
Julie de Lorimier, Université de Montréal
Nous inspirant de l’animisme comme manière d’être au monde, nous explorerons la possibilité pour le médium audio-visuel de sortir de son « oculocentrisme » pour accéder à une modalité du regard donnant davantage lieu aux doutes propres à l’écoute qu’aux certitudes du voir. Pour les chamans amazoniens, s’abstenir le plus longtemps possible de nommer ce qui se présente à eux sous forme de visions évite d’être aveuglé par un savoir préalable; il s’agit plutôt, pour accéder à la connaissance, de maintenir et d’habiter l’écart entre soi et l’inconnu. Faisant écho à cette expérience singulière de l’altérité, certains films d’Apichatpong Weerasethakul (Thaïlande) et de Djibril Diop Mambety (Sénégal) suscitent une forme d’écoute mettant en cause la nature de ce qui est vu, ouvrant dès lors un espace de transformation où pensée et corporalité sont intimement liées.
Corps précaire : déformation dans le symbole de Innsbruck
Sara Frier, Yale University
En 1620, le graveur tyrolien Andreas Spängler faisait le portrait de Wolfgang Gschaidter, un artisan gravement paralysé et appauvri par une soudaine maladie mystérieuse. Le journal qui en résulte se nomme « le symbole d’Innsbruck », un siège du Saint-Empire romain germanique secoué par la peste et la réforme religieuse. Cependant, le grand format offre des possibilités contradictoires quant à ce que le corps de Gschaidter, et même l’objet lui-même, devrait représenter. Cette présentation décrira les stratégies textuelles et visuelles conçues pour produire des effets changeants et des incertitudes chez le spectateur. En tant que propagande catholique, l’imprimé lie la souffrance de Gschaidter à celle du Christ; cependant, ses détails mimétiques et son autorité médiale suggèrent une représentation authentique de l’imprévisible malheur humain et de ses besoins. Ici, notre rencontre avec le corps handicapé n’est pas seulement liée aux conditions instables de la précarité sociale, mais également au changement de statut de l’art au cours de la Contre-Réforme.
12h10
Période de questions
12h40
Dîner
14h00
ATELIER : Une enquête basée sur le mouvement à propos de la « trans-corporalité » et de la (dé)construction/destruction environnementale
Présidence: Jennifer Beth Spiegel et Jordan Sky Oestreicher (Simon Fraser University et Université du Brésil)
Que signifie être un corps (particulier) dans cet espace, sur ce territoire en ce moment ? Nos environnements sociaux et écologiques subissent actuellement une transformation rapide dont l’avenir est plongé dans une profonde incertitude. Alors que les esprits cherchent à donner un sens aux futurs projetés, les corps réagissent déjà de multiples façons. Sur la base du concept de « transcorporalité » de Stacey Alaimo, cet atelier se déroule sous la forme d’une série d’exercices de recherche-création conçus pour s’harmoniser avec le lieu. Et si les catégories de pensées qui façonnent notre connaissance de ce corps et de cet endroit étaient mises en doute ? Nous invitons la déstabilisation somatique des hiérarchies binaires et implicites, en explorant la relation entre les corps perceptibles, les microbiomes, les pratiques institutionnelles et les environnements avec lesquels nous évoluons et apprenons.
15h45
Panel 3 : La manipulation des images entre actualité et virtualité
Présidence: Carlos Solano
« Walter, You're Dreaming Again » : Herzog, vérité extatique et l’image
Miles Taylor, Université Concordia
Werner Herzog est depuis longtemps obsédé par ce qu’il appelle « la vérité extatique », comme le note Tom Bissell dans son portrait du réalisateur Harper. Cette vérité est distinctement séparée de la vérité de l'image, que Herzog ébranle constamment. Ce faisant, il met en avant une idée de la vérité curieusement ineffable et pourtant matérielle, quelque chose qui ne peut être saisi que dans l'œuvre d'art. Cela provient des contradictions au sein de l’œuvre, laissant le spectateur incertain de la vérité de l’image, mais pourtant convaincu de la vérité de l’œuvre.
Faire douter l'image : expérimentations numériques et réappropriation esthétique ?
Cécile Delignou, Université de Montréal
Ce colloque représente l’occasion d’interroger notre relation contemporaine au doute : dans des sociétés toujours plus savantes et « contrôlantes », quelle place accorder au doute ? S’attardant au domaine des images, et plus particulièrement numériques, symptomatiques de cette réalité actuelle calculable, quantifiable et mathématique, les outils à l’origine de celles-ci s’avèrent également créateurs de représentations indéfinies, floues et douteuses. L’image serait-elle autre chose qu’une reconstitution de ce que nous appréhendons déjà dans notre réalité ? Ce dont nous pouvons être sûrs, dans cet espace accordé au doute, est que ces images créent de la pensée.
Du doute à la foi : l'image de synthèse dans le cinéma de Jeff Nichols
Sylvain Lavallée, Université de Montréal
Dans « Take Shelter » (Jeff Nichols, 2011), un père de famille, Curtis LaForche (Michael Shannon), est assailli par des visions d’une tempête apocalyptique à venir. Pour représenter ce ciel orageux, le cinéaste Jeff Nichols utilise des effets spéciaux numériques, du CGI (image de synthèse) intégré à des images en prises de vue réelles. Or, le CGI est souvent utilisé à Hollywood comme une sorte de « faux » qui veut se faire passer pour « vrai », un artifice imitant la réalité au point de s’y confondre.
16h55
Période de questions
18h00
Entre supplices et espérance : ce qu’il faut redouter…
Conférence : Michèle Garneau
Professeure agrégée, Université de Montréal
Pour cette conférence, trois vidéos documentaires réalisées au sein du projet Wapikoni Mobile seront proposées pour leur exemplarité en regard de ce phénomène d’incertitude en acte qu’est le doute. Nous verrons toutefois comment le contexte de fragilité historique et existentielle des réserves autochtones oblige les jeunes cinéastes apprenti.es à affronter le sens inquiétant du doute, un sens lié à l’affectivité, à la crainte et à l’insécurité. Les trois films en examen nous permettront de mettre de l’avant la manière dont ce sens inquiétant s’expose, mais aussi et surtout, comment il est susceptible d’être partagé et surmonté par l’inventivité poétique et la médiation audiovisuelle.
Projection de courts-métrages du Wapikoni Mobile
19h00, C-3061
Entretien avec Guillaume Collin, cinéaste-mentor
vendredi 22 novembre 2019
Local C-3061
10h00
Hors de tout doute. Les mécaniques de la preuve visuelle
Conférence : Vincent Lavoie
Professeur, Université du Québec à Montréal
Pièce à conviction, véhicule de croyances, argument visuel, incarnation divine ou simple illustration, la photographie s’est imposée comme l’auxiliaire privilégiée des arts, des sciences, des pseudosciences, du charlatanisme ou encore du conspirationnisme, autant de sphères où une attestation visuelle est requise. Or, l’authenticité des images techniques est plus que jamais sujette à suspicion. Signe des temps, les images de presse sont aujourd’hui mises sous surveillance et soumises à des protocoles techniques de vérification de leur authenticité. Pour autant, la photographie demeure un puissant instrument de conviction, ainsi qu’en témoignent, encore aujourd’hui, ses usages légaux. C’est à l’examen de cette ambivalence véritative de la photographie que cette communication est consacrée.
10h50
Panel 4 : L'authenticité à l'épreuve du temps
Présidence: Marie-Odile Demay-Desgoustine
« Une drôle d’impression » : L’authenticité de la restauration des fresques de Michel-Ange dans la Chapelle Sixtine
Maria Castaneda-Delgado, Université Concordia
L’art de la restauration relève de la rencontre de la matière et du sens alors que les limites de « l’authentique » apparaissent objectivement discernables quoique contenues dans les celles de l’objet lui-même. Lors de la restauration d'une œuvre d'art, le conservateur doit constamment donner un sens à la matière, distinguer le vrai du faux, l'original des transformations ultérieures et agir en fonction de ces significations. Les nouvelles perspectives amenées par la philosophie matérialiste ont déstabilisé la notion selon laquelle les objets sont des entités fixes. Ces derniers sont ainsi repensés en tant que phénomènes dynamiques se matérialisant par l’interaction entre plusieurs organismes en devenir. Ces nouveaux cadres ontologiques ont des conséquences sur la manière dont l'authenticité est comprise dans les épistémologies cartésiennes. Cette communication a pour objectif d’étudier la restauration controversée des fresques de la Chapelle Sixtine par Michelangelo Buonarroti dans les années 1980-1994 afin d’explorer comment les limites de l’authenticité sont définies dans des ensembles de conditions matérielles-discursives propres aux moments historiques recherchant le « véritable » travail de l’art.
Reconnaissance et ruse : Peinture du Nord et du Sud en 1865
Carmen Rosenberg-Miller, Princeton University
À la fin de la Guerre de Sécession, le peintre français Constant Mayer entreprit un projet ambitieux : un tableau exhaustif représentant la fin du conflit qui avait divisé les États-Unis. D'une dimension de 68 1/8 po sur 93 1/2 po, l'œuvre dépeint deux soldats des côtés opposés du conflit. Achevée en 1865, quelques mois seulement après la fin de la guerre, « Recognition : North and South » est une réflexion allégorique sur la dévastation causée par une nation en guerre contre elle-même. Comme l'affirme le titre, l'œuvre s'attaque au problème de la re-connaissance, soit le fait de savoir à nouveau. Cet acte de reconnaissance implique un manque de connaissance. Pendant la guerre, l'impensable s'est produit : les frères étaient séparés, divisés en deux camps opposés. L'Amérique ne se connaissait plus. L'instabilité de ces relations apparemment intrinsèques, voire familiales, jette un doute inquiétant sur l'œuvre, qui interroge ce que signifie réellement le fait de savoir. Plus particulièrement, la menace de ruse et de tromperie qui a imprégné la guerre et, en outre, les moyens de la représenter, occupent une place importante. En situant « Recognition : North and South » dans la culture visuelle élargie de l'époque de la guerre civile - dont la tactique trompeuse connue sous le nom de « ruse de guerre », la montée exponentielle de la fausse monnaie, la popularité du trompe l'oeil, la pratique de la manipulation photographique, l'histoire des funérailles d'Abraham Lincoln et les mesures extraordinaires prises pour contrôler l'image du regretté président - cet exposé examine l'instabilité dans la représentativité qui a marqué cette période historique difficile, et la manière dont ces éléments font invariablement surface dans la peinture de Mayer.
La notion d’authenticité dans l’art du tatouage autochtone
Jade Brais-Dussault, Université de Montréal
Le doute ; une hésitation qui nous pousse à remettre en question nos choix et nos connaissances. Remettre en doute quelque chose, c’est en contester l’authenticité. Le domaine des études autochtones offre un territoire où le doute et l’authenticité s’allient. Liée à la notion de traditions, l’authenticité est sans cesse employée en tant qu’argument afin de glorifier ou de discriminer certaines oeuvres ou certains artistes autochtones. Pourtant, quelle est la place de ce terme dans la recherche sur les arts autochtones ? Au cours de cette présentation, je tenterai de démystifier l’usage du terme « authenticité » et de ses dérivés en exposant les contradictions mêmes du terme en lien avec les cultures autochtones. Pour ce faire, je me pencherai sur le cas des mouvements contemporains de revitalisations des tatouages autochtones au Canada.
Questionner les identités par la mise en scène photographiques : exemple des séries « Inhabited by imaginings we did not choose » de Yasmina Bouziana et « Qajar » de Shadi Ghadirian.
Hend Ben Salah, Université du Québec à Montréal
Les notions d'identité et de représentations sont des problématiques qui se trouvent au coeur des travaux de nombreux artistes contemporains. Pour aborder ces dernières, certains d'entre eux réutilisent et tournent en dérision les motifs visuels qui sculptent encore aujourd'hui notre manière de définir l'altérité. Cette intervention questionne la manière dont les oeuvres d'art contribuent à la construction des représentations, et comment ces dernières, en confrontant plusieurs imaginaires, donnent naissance à de nouvelles images. Nous nous intéresserons ici à deux séries de photographies qui déconstruisent les représentions : la série d’autoportraits « Inhabited by imaginings we did not choose » de Yasmina Bouziane et la série « Qajar » de Shadi Ghadirian. Par ces dispositifs photographiques, ces artistes s'attaquent aux représentations visuelles dominantes et y répondent avec une nouvelle iconographie, puisée dans des images plus anciennes qui se fondent dans le présent.
12h20
Période de questions
12h50
Dîner
14h00
Panel 5 : Ruptures et continuités narratives
Présidence: Diane Rossi et Ouennassa Khiari
La matrice d’une série télé : le germe du doute
Marta Boni, Université de Montréal
La série est-elle une forme de connaissance ? Projet narratif, esthétique et commercial programmé dans le temps et articulant plusieurs mondes possibles, la série est rarement un projet stable (Boni et Berton 2019). On pourrait avancer qu’elle se base sur la gestion constante d’une série de doutes, de variations à partir d’une incertitude fondamentale. Loin de se résoudre en une expérience aux frontières bien identifiables et en raison de sa nature de contenu au renouvellement continu, marquée par des intervalles, la série grandit, se dilate, renaît après sa mort. Mobilisant le concept de matrice (Soulez 2011), cette communication vise à mettre en évidence certains moments de doute au sein de Russian Doll (Netflix 2018), objet qui, au fil des épisodes, thématise la sérialité où le binôme « variation et répétition » (Eco 1985) est central, comme forme de connaissance.
Au coeur du trucage : les affects du suspense et l’incertitude dans la lutte professionnelle
Jessica Fontaine, Université McGill
La lutte professionnelle est un lieu de tension dynamique entre un sport compétitif imprévisible et une performance scénarisée et théâtrale, entre les contingences de la compétition et le trucage prédéterminé. Parmi les moments de tension réelle / fictive de la lutte professionnelle, il y a le « compte de trois » dans lequel un lutteur bloque son adversaire pour réaliser « une chute » puis la victoire. Un match contient de nombreuses « quasi-chutes » ou « fausses victoires », où un lutteur se libère, forçant le match à se poursuivre. Lorsque la prise commence, la foule ne sait pas si elle réussira ou non. Cependant, les supporters ont souvent une idée de sa direction et comprennent que le vainqueur du match est déjà fixé. Pourtant, le travail du public de lutte ne se limite pas à suspendre l'incrédulité. Les fans de catch savent qu'un match signifie beaucoup plus que sa finalité scriptée et ils jouent un rôle clé dans la production de cet excès. Le trucage est peut-être présent, mais comme l'écrivent Warden, Chow et Laine (2018), le match « peut toujours être travaillé ». Je suggère que les procédures et les pratiques de lutte professionnelle offrent un terrain fructueux pour enquêter sur les enchevêtrements culturels et politiques de croyance et de doute, ainsi que le truqué et le non truqué. En mobilisant le travail coordonné, incarné et affectif ainsi que les pratiques performatives de la lutte (Chow 2014 ; Smith 2014; Reinhard 2019), j’examinerai comment le trucage est « travaillé » au-delà de sa fin prédéterminée afin de spéculer sur le potentiel politique produit dans « le spectacle de l'excès » de la lutte (Barthes 2012) et, en particulier, à travers l'incertitude du compte de trois.
Doute, prise de conscience et remord : jouer avec les limites de « l’actantialité » ludonarrative dans le jeu Undertale
Alexane Couturier, Université du Québec à Montréal
Bien connue du milieu théâtral et cinématographique, l’expression « briser le quatrième mur » renvoie à cette idée de supprimer le mur imaginaire séparant le public de la scène ou de l’écran. Que ce soit au cours des tutoriels ou encore pour ajouter un effet humoristique, les occurrences où le quatrième mur est brisé ne sont pas rares dans un contexte vidéoludique. Or, certains jeux exploitent habilement ce phénomène pour semer le doute dans l’esprit du joueur – c’est-à-dire en jouant sur les frontières séparant le monde fictionnel du monde réel et sur ce qui distingue l’avatar du joueur. C’est le cas notamment du jeu Undertale qui, à travers son gameplay singulier, interpelle l’individu sur les conséquences de ses actions et de son pouvoir sur le système de jeu. L’objectif de cette communication est donc de mettre en lumière les procédés ludonarratifs mis en place dans le jeu pour créer chez le joueur un sentiment d’incertitude face aux choix qui s’offrent à lui et de remords vis-à-vis certaines de ses décisions.
15h20
Période de questions
16h00
Panel 6 : Repenser la normativité à travers les récits alternatifs
Présidence: Samy Benammar
Auto-suggestion + 1 : bruit, immédiateté et « deepfakes »
Leo Zausen, The New School for Social Research
Dans une culture à la fois sans fil et à la demande, la médiation audiovisuelle engendre une nouvelle objectivité qui n’est autre que sa disparition transparente. Tendances actuelles : la médiation supprime le problème de conception lié à la distance via les télécommunications, tout en installant simultanément une étrange proximité avec l'interface pour une communication fluide, transparente et immédiate. Un monde sur une connexion Wi-Fi, mis en file d'attente par chaque être humain conscient, à une vitesse décadente. Pourtant, les technologies des médias ne sont pas propres à la période actuelle, ni aux humains en général - mais sont susceptibles de présenter des « qualités occultes » (Schopenhauer, 1813) et un « démon du bruit » (Michel Serres, 1980). Mais l'aspect obsédant des médias contemporains est peut-être moins préoccupé par sa disparition transparente que par sa viralité. Dans un monde tenu en otage par les fake-news, le potentiel des faux médias à masquer la réalité, tout en accumulant, semble inopportun. Les « deepfakes » sont une itération résultant de la raison algorithmique, suite à l'avènement des réseaux antagonistes génératifs (RAG / GAN) - le dernier indice en matière d'apprentissage machinique et d'intelligence artificielle. Les deepfakes sont des rendus haute résolution de faux médias, des simulations humain-audiovisuel calculées de réalités corollaires et une auto-suggestion + 1. Comme l'affirme Luciana Parisi, les RAG/GAN marquent un changement algorithmique, passant d'une tâche seulement prédictive à une fonction générative. Alors que les technologies auto-suggestives ne peuvent que prédire ce qui a déjà eu lieu, le récent travail de Yuk Hui montre comment les rythmes récursifs inscrivent une réalité future proche par le biais de boucles de rétroaction auto-légitimantes, qui « retournent à elles-mêmes pour se déterminer ». Ainsi, la sémiotique du deepfake est nécessairement liée à sa précédente médiation en série, motivée par le « mythe » (Barthes, 1957) à travers une contagion séquentielle chez le public amassé. Les deepfakes étant des images déformées de la réalité, elles sont l'inverse du doute : elles deviennent profondément vraies en tant que risque professionnel de devenir visible. La correspondance avec une réalité pré-inscrite n’est ensuite authentifiée que par la compréhension humaine à la convenance de son propre fantasme (souvent malveillant) idéologique et / ou politique. En présence de deepfakes, la corrélation entre le vrai et le faux est un fil très mince suspendu dans l'image approximative du réel. Ce projet théorise les deepfakes comme un autre exemple de bruit qui érode le canal de communication, en intervenant et en interférant dans la réalité. Comme le dit succinctement Hito Steyerl, « le bruit n'est pas rien ». Au lieu de cela, le bruit est un hôte pour les symptômes - faux mais profonds.
Le bien dissensuel : l’illusion utopique et le présent incarné
Lucy Wowk et Fiona Kenney, Harvard University et Ryerson University
Cette communication situe l’utopie dans le cadre du modèle de consensus / dissensus de Jacques Rancière, en plaidant pour une conceptualisation de l’utopie qui résisterait à la matérialisation, tout en conservant son impact en tant que mode d’adoption du bien dissensuel. Le mot « utopie » vient du grec « non » et topos « lieu ». Étymologiquement, il s’agit donc d’un « non-lieu » où l'inaccessibilité et l'imagination sont impliquées. Son association avec le potentiel d’atteindre une « bonne vie » est donc limitée à la non-spatialité, ce qui entraîne une scission de la théorisation utopique opposant l’idéel à l’appliqué. D'une part, la pensée utopique est liée au domaine de l'imaginé ; de l'autre, il est en proie à la restauration stagnante des structures actuelles. Dans le consensus, l’utopie ne peut exister que dans ces deux domaines. Au lieu de cela, nous allons conceptualiser l'utopie comme une pratique relationnelle incarnée plutôt que comme une pure fantaisie ou une structure réaliste. Nous proposons de tirer parti de la non-spatialité nécessaire de l’utopie comme mode de dissensus plutôt qu’un obstacle. Son inaccessibilité est donc productive, se manifestant dans la pensée et l'action quotidiennes. Penser à l’utopie, c’est imaginer que le présent a besoin d’être amélioré : un manque de bien, autant que de mauvais. Dans le rapport d'opposition entre utopie et dystopie, penser à l'utopie aligne davantage le présent sur le dystopique. Cependant, Heidegger a fait valoir que chaque vérité est fondée sur sa propre fausseté, ce qui ouvre la possibilité de trouver un noyau d'utopie dans la dystopie. Faut-il nécessairement vivre dans une dystopie pour imaginer des utopies ? Le rêve utopique peut-il être aligné sur le dissensus politique ? Comment le présent peut-il contenir à la fois l’utopie et la dystopie, et aussi, comment l'idée d'un non-lieu peut-elle être transformée en un bien habitable, maintenant ? Cette communication examinera les méthodes de représentation de l'utopie en tant que réalité présente dans la pratique plutôt que sur le lieu. Nous proposons que le fait de considérer l’illusion comme productive puisse être la source de l’élaboration d’un monde dans les mêmes contraintes qui le jugent impossible.
Pareil, pareil mais différent : Factum : Tremblay de Candice Breitz
Margaret Crocker, Washington University in St. Louis
Ma présentation explore les catégories binaires non pas en termes d’opposition, mais en termes de sens collectif créé par ces constructions. Je m’appuie sur Factum : Tremblay (2009) de Candum Breitz, une installation vidéo à deux canaux qui remet en cause les modes de pensée binaires courants tout en démontrant la centralité des binarités pour la formation de l’identité. Ce travail soutient que la décomposition des structures binaires repose souvent sur la reconnaissance et l'identification préalables au sein de ces structures. Ceci est évident dans Factum: Tremblay à travers l’incapacité des sujets à s’identifier en tant qu’individus sans leur jumeau, ou quelqu’un d’autre. Le travail n'illustre pas qu’une seule binarité mais plusieurs, suggérant que l'identité humaine est formée de composants et d’intersections issus de nombreuses binarités. Ce mode de pensée est souvent considéré comme étant fondé sur la différence. Pourtant, la similitude joue un rôle tout aussi important.
17h20
Période de questions
18h00
Mot de la fin, vins et fromages